Madagascar en crise : « Le média mis en rude épreuve»
(Syfia Madagascar) L’événement qui prévaut actuellement sur la Grande île a fortement affecté le média malgache. La défaillance de l’appareil médiatique a fait place aux rumeurs. La population désemparée ne sait plus quelle voix écoutée.
Deux informations, diamétralement opposées, diffusées simultanément à coup de flash dans deux stations Radio de renom de la capitale : «un journaliste de la RFI a été tué sur le coup pendant l’émeute du samedi noir devant le palais présidentiel d’Antaninarenina» affirme la radio de l’opposant maire de la Capitale Andry Rajoelina. «Aucun journaliste étranger tué », selon celle du camp adverse. Un exemple comme tant d’autres qui illustre à quel point les informations diffusées désorientent la population. Il n’est pas rare de voir les colonnes des journaux pleins de démentis quelques jours après les évènements.
Depuis un mois de troubles sociopolitiques dans la grande île, où le bras de fer entre le Président Ravalomanana et le maire de la capitale Andry Rajoelina a divisé la population malgache, la presse locale n’a pas été épargnée. Les journalistes, comme les différents organes de presse ont obstinément choisi leur propre camp, au détriment de la qualité des informations.
Aujourd’hui, bon nombres des Malgaches ne croient plus à ce qui se lise dans les journaux ou ce qui s’écoute à la radio : «Cela fait dix jours que je n’achète plus un journal. Il ne sert plus à rien, tout le monde raconte n’importe quoi» regrette Florent Randriamparany, un père de famille, qui déplore le manque de fiabilité des informations émanant des médias malgaches. «Que font les journalistes ? Ont-ils oublié qu’ils sont là pour éduquer le peuple ?» lance de vive voix, un passager dans un bus de la capitale.
Du coup, la rumeur prend le devant : «l’eau du robinet aurait été empoisonnée», «des mercenaires sud africains dépêchés par le gouvernement pour mater le mouvement», «l’armée divisée en deux camps », « une cinquantaine de corps dissimulés après le massacre du samedi noir», «des gangsters organisés ce soir en ville»…la liste est bien longue. La population est désemparée et ne sait plus à quel saint voué. Si certains essaient de capter les antennes extérieures pour en savoir le moindre, d’autres préfèrent aller sur le terrain pour confirmer. «Je ne suis pas journaliste mais je préfère assister directement aux évènements en ce temps de crise pour ne pas avaler des mensonges médiatiques » fait part Faly, un jeune étudiant de la faculté de Médecine. «Je ne me complique pas la vie, j’écoute une radio partisane de Ravalomanana et puis j’écoute une autre celle de Andry Rajoelina et je pèse le pour et le contre» déclare rire aux éclats Rabenirainy Gustave, un homme sexagénaire retraité habitant dans la capitale. Fano, un marchand ambulant de Tanà en a assez et préfère y boucher les oreilles : «je n’écoute plus que les radio évangéliques» déclare-t-il. Par ailleurs, les discours mensongers des rivaux gagnent du terrain et enveniment la situation déjà précaire. La population ne se sente plus en sécurité, « comme si tout peut arriver à tout moment», se soucie Josiane, une mère au foyer du quartier d’Antanimena. «Je suis morte de peur quand mes deux enfants partent à l’école car je ne sais plus ce qui se passe dehors. » avoue-t-elle.
En province, la situation est encore pire dans la mesure où les informations qui leur parviennent viennent essentiellement de la capitale. Plus de 50% des médias sont concentrés à Tanà.
Déclin de la presse locale
Divers raisons font que le monde de média malgache a décliné ces derniers temps. Durant l’acte de vandalisme et pillage du 26 janvier dernier, la Radio nationale (Rnm) et la télévision nationale Malagasy (Tvm), seules stations qui couvrent l’île entière ont été partie en fumée. Ainsi que quelques radios, télévisions et maisons de presse écrites, tous appartenant au Président de la République. Depuis lors, ces organes tournent à peine à 10%. Après ce coup dur, Ravalomanana a décidé de fermer définitivement les dizaines de stations éparpillées dans tout le pays. La presse locale parle actuellement d’une cinquantaine de journalistes en chômage.
Par ailleurs, depuis le début de la crise politique, certains organes de presse et journalistes sont devenus partisans. Raharimalala, journaliste d’une presse tananarivienne déplore la situation : «Quand le journaliste devient militant, la fiabilité des information est remise en question !» affirme-t-elle. Pire, ces journalistes militants recoupent rarement les données. «Ils glissent tout simplement la nouvelle quand cela arrange l’idéologie de leur camp», explique Raharimalala. Les informations mal recoupées engendrent les rumeurs et ainsi de suite, Anselme Randriakoto ancien rédacteur en chef de Madagascar Tribune y voit une faute professionnelle du journaliste : «la montée de la rumeur en ce moment de crise peut être due à un recoupement mal fait ou une prise de position du journaliste. Ce qui est vraiment contraire à l’étique du métier» soutient-il.
En outre, accéder à l’information est devenu un parcours de combattant actuellement. La plupart des citoyens ont peur de s’exposer tandis que les établissements publics aptes à fournir les informations sont perturbés par la crise. Les informations sont maigres. Beaucoup de questions restent sans réponses : « je m’efforce de recueillir des informations en tant que journaliste mais les sources sont très retreintes en ce moment » confirme Robert, un jeune journaliste Radio de la capitale. «Les gens n’osent même pas s’exprimer ouvertement par peur de ne pas répondre aux attentes des médias en question » souligne Anselme Randriakoto.
Mais ce comportement tendancieux des journalistes ne date pas de l’avènement de la crise. Selon Raharimalala, «les journalistes sont souvent la proie des politiciens. Ce phénomène a été visible pendant les moments de crise au pays, en 1972, 1991, 2002.» Et pourquoi ? «Pendant ce temps, l’argent sonne. Les journalistes sont facilement courtisés. Et puis, les menaces et représailles se font couramment.» Mais une chose que regrette Raharimalala : «les vrais professionnels existent, mais pourquoi se tuent-ils en ce moment fort ? » Pour le cas de 2009, au moins deux réponses peuvent prévaloir : un manque de conviction des professionnels pour s’exposer pendant le trouble ou absence d’organe de presse pour s’exprimer librement. Néanmoins, parmi la trentaine de radio qui émet à Tanà, quelques unes (moins de dix) ont observé une neutralité relative. Mais les auditeurs en restent sur leur faim et sont peu enclins à leurs émissions : «ce ne sont que des flashs, leur édition manque d’analyses et très peu d’investigations» note Florent Randriamparany.
Patrick Andriamihaja et Mamy Andriatiana
source www.syfia.info
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