Madagascar
Une révolte sur fond de déception
(Syfia Madagascar) Après une semaine de tension et de violences, la vie reprend peu à peu son cours normal à Antananarivo, malgré l'appel à la grève générale lancé par le maire de la ville, Andry Rajoelina, limogé ce mardi. L’administration publique et les banques ont ouvert leurs portes et les élèves regagné les classes.
Après une semaine de troubles à Madagascar, qui ont dégénéré en actes de vandalisme, pillages et destructions, la vie reprend son cours normal en ce début février. Même si l’annonce, ce mardi, du limogeage, par le ministre de l'Intérieur, d’Andry Rajoelina, maire de la capitale, peut raviver les tensions. Autant tenter, dès lors, d’en comprendre les raisons.
C’est la fermeture, le 13 décembre 2008, par le gouvernement de la chaîne de télévision Viva, appartenant à Andry Rajoelina, qui a mis le feu aux poudres. Mais le bras de fer entre le gouvernement et la mairie de la capitale remonte à un an. Il est présenté comme un duel entre Andry Rajoelina, 34 ans, étoile montante de la politique nationale, et Marc Ravalomanana, le chef de l’Etat. Pourtant, certains experts comme Méli Rahary, spécialiste en développement économique, affirment que les émeutiers ne sont pas forcément pour Andry Rajoelina et son mouvement TGV (Tanora Gasy Vonona, pour Jeunes Malgaches prêts et actifs). Ils auraient plutôt manifesté contre la politique du président.
Le mécontentement à Madagascar apparaît plus profond et ancien que ces dernières manifestations. Lorsqu'il est entré en fonction en mai 2002, le président portait l’espoir de tout un peuple. Aujourd’hui, bon nombre de Malgaches sont déçus et estiment qu'il n'a pas tenu ses promesses. Il est en outre accusé d'avoir profité de sa position pour faire fructifier ses affaires personnelles et son entreprise agro-alimentaire Tiko. Le projet de concession d'un bail de 99 ans à la compagnie sud-coréenne Daewoo sur près de 1,6 million d'hectares de terres arables, avait aussi suscité des critiques dans un pays où les petits paysans sont nombreux. Alors que les revenus des Malgaches sont bas et les conditions de vie difficiles, Marc Ravalomanana s'est récemment payé le luxe d'un avion présidentiel pour plus de 60 milliards de dollars.
Des progrès, pourtant…
Quant au revirement d'une partie de l'opinion malgache, Andry Tiana, un acteur de développement social, affirme : "Certes, le gouvernement a fait des réalisations inégalées et grandioses, mais les résultats ne sont pas ressentis par la population. Le fruit des investissements n’arrive pas encore dans les marmites." "La population, ajoute-t-il, a pourtant déjà lancé un avertissement lors de la dernière présidentielle du 3 décembre 2006, en accordant à Marc Ravalomanana à peine plus de 50 % des voix (54,80 %, Ndlr)".
Dès son arrivée au pouvoir, le président avait promis un développement rapide et durable. Des investissements ont été réalisés pour réhabiliter les infrastructures, notamment routières et portuaires, et pour améliorer les systèmes d’éducation et de santé. L’indice de développement humain (IDH) à Madagascar est ainsi passé de faible en 2002 (0,469) à moyen (0,533) en 2008. La croissance économique qui était de 4,2 % en 2001 a atteint 7,2 % en 2008. Jusqu'en 2001, quelque 485 km de route étaient construits ou réhabilités chaque année contre 10 000 km en moyenne aujourd’hui. Le taux d’accès à l’eau potable a augmenté de 29,41 à 40 % depuis 2002. Enfin, selon les chiffres officiels de l'Institut national de la statistique, la production de riz, aliment de base des Malgaches, aurait doublé entre 2002 et 2008 pour atteindre 5 millions de tonnes.
…mais une stratégie mal comprise
Un bilan insuffisant aux yeux des milliers manifestants, souvent jeunes, impatients de sortir de la pauvreté. "Le gouvernement a construit des milliers de kilomètres de route, mais les gens meurent de faim. Si au moins on pouvait se nourrir de bitume, cela faciliterait tout", lançait récemment l'un d'eux. "Que le président réduise le prix du riz, de l’huile et du pétrole et il restera au pouvoir", avance Mparany Randria, un commerçant de la capitale. Les manifestants réclamaient l’amélioration du pouvoir d’achat, la réduction du taux de chômage et la révision du SMIG. Ils demandaient au gouvernement de réduire les investissements qui ne servent pas directement à satisfaire leurs besoins quotidiens.
Face à cette situation paradoxale, Méli Rahary estime que "bon nombre de manifestants n’ont pas compris le programme et la stratégie du gouvernement". Selon Lucien Razanadrakoto, professeur de philosophie politique à l’Université d’Antananarivo, "une des raisons qui pourrait expliquer cette revendication est le manque d’éducation de la masse populaire qui n'est pas apte à comprendre le développement à travers des chiffres". Les autorités, pour faire décoller l'économie, ont fait le choix de promouvoir d’abord les grands investissements (miniers et pétroliers…) et de développer les infrastructures portuaires, routières, énergétiques… Une stratégie qui a du mal à convaincre certains, qui attendent pour 2009 des changements et une amélioration de leurs conditions de vie.
Les grands investissements étrangers sont encore en phase de démarrage avec la première production d'ilménite (minerai de fer et de titane) au sud du pays et l’extraction de cobalt et de nickel à Ambatovy, à l’Est. L’exportation du premier baril de pétrole est prévue en 2010… "Le gouvernement n’a pas su expliquer sa stratégie à la population qui est trop pressée", résume Méli Rahary qui conclut : "Il devrait rapidement élaborer un programme social d’appui aux plus nécessiteux." Sans quoi les tensions risquent de reprendre…
Paul Durand
SYFIA Envoi 09-05-06 – Février 2009
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